« L’Islam à Mayotte ou l’Islam de Mayotte : Y a - t- il plusieurs sortes d' Islam ? »

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Le Conseil Départemental de Mayotte a organisé, samedi 8 et dimanche 9 juillet 2017, une conférence sur l’Islam à Mayotte. Concernant des expressions : Islam à Mayotte, Islam de Mayotte, AHMED JABALLA H , président du Conseil Théologique musulman de France a précisé que l’Islam est universel. 

 Entretien France Tv de Ahmed JABALLA H, Doyen de l’Institut Européen des Sciences Humaines de Paris (IESH) et Président du Conseil Théologique Musulman de France avec Emmanuel TUSEVO DIASAMVU.


L' Islam, une religion universelle


 Emmanuel TUSEVO : Monsieur Ahmed JABALLAH, vous êtes venu de Paris participer à une conférence sur l’Islam à Mayotte. En métropole,  certains hommes politiques souhaitent faire structurer  un islam de France. N’y a – t- il pas un risque de confusion qui ferait penser qu’il existe plusieurs sortes d’islam ?

 Ahmed JABALLA H : Ecoutez… par cette formule, il faut comprendre, bien sûr, qu’est ce que nous voulons dire lorsqu’ on parle, par exemple, de l’islam de France ou de l’Islam de Mayotte.  Est-ce qu’il s’agit d’un islam différent à notre islam qui n’est pas le même qu’on retrouve dans d’autres pays musulmans ? Pour ceux qui utilisent cette formule, ça veut dire que l’Islam, en tant que religion universelle,  peut aussi s’adapter avec les réalités différentes.
Je pense que ceux qui utilisent cette expression d’une manière générale, neutre, ils ont cette idée derrière cette formule que l’islam peut prendre en compte les contextes, les spécificités de chaque contexte. Pour sortir effectivement de la confusion pour ceux qui pensent dire «  Islam de France, Islam de Mayotte », c’est comme si on veut parler d’un islam complètement différent… on peut parler des musulmans de France, certainement que les musulmans s’inscrivent dans leur contexte social et d’un islam en France, là on parle de l’islam dans sa dimension universelle. Je pense que ce débat là, avec cette formule, il peut être clarifié et nous épargner beaucoup de confusions.

PHOTO : EMMANUEL TUSEVO DIASAMVU
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E.T : Dans votre intervention, en parlant de cet aspect universel et des réalités de la mondialisation, vous évoquiez, au sujet des jeunes, des enjeux qui se posent notamment en ce qui concerne la cohésion sociale ?

A.J : C’est un problème auquel sont confrontées toutes les sociétés. On peut se placer à un niveau plus large ou plus vaste pour voir aujourd’hui, même dans les sociétés européennes- moi je vis en France-,  que l’identité française culturelle héritée, à travers les siècles,  se trouve confrontée aujourd’hui à tout ce qui vient de l’extérieur, sur le plan culturel, sur le plan des habitudes, etc.
Aujourd’hui, on vit dans un monde ouvert et on est amené à rentrer dans un dialogue avec les autres cultures pour essayer à la fois de confirmer les éléments qui assurent une cohésion pour que les gens continuent à vivre ensemble en paix et puissent construire ce vivre ensemble. Mais en même temps, il faut aussi laisser la place à ces apports, à ces échanges avec le monde extérieur parce c’est une nécessité et on ne peut pas faire autrement. Tout ce qu’on peut faire, c’est quand on voit qu’il y a parfois des positionnements ou des avis qui peuvent secouer ce qu’on considère un élément de cohésion, il faut engager un débat parce c’est à travers le débat qu’on peut effectivement donner vie aux fondements qui fondent notre cohésion.

E.T : A propos du débat, vous soulignez qu’il faut bien distinguer l’essentiel du secondaire et surtout faire preuve de souplesse, moi j’ajouterai de tolérance.

A.J : Tout à fait. Même dans la religion, d’une manière générale, lorsqu’on parle de l’islam, nous avons les piliers de l’islam, les principes de la foi, les grandes prescriptions mais à côté, nous avons beaucoup de questions secondaires autour desquelles il y a des divergences entre les écoles, entre les savants musulmans. Lorsque nous avons une question qui touche un aspect secondaire, il ne faut pas non plus vraiment être très catégorique autour de ces points là parce qu’ils sont effectivement des points secondaires.

E.T : Si je comprends bien, il s’agit de vivre l’islam en tenant compte de l’époque, de son époque ?

A.J : Tout à fait parce qu’on va être amené à revoir notre patrimoine de l’islam, c'est-à-dire, tous les écrits, tous les livres, tout ce que les savants de l’islam ont produit depuis 14 siècles. Nous avons certes les textes qui sont le Coran et la tradition prophétique mais autour de ces 2 sources, les musulmans, à travers les époques, ont développé toute une pensée et lorsqu’ on essaye aujourd’hui de revenir à ce patrimoine, certes, nous allons retenir ce qui est fondamental, ce qui est un socle commun mais sur des aspects de cette pensée, on doit être amené à réfléchir à la lumière de tout ce qui est venu à notre époque, les changements,etc…

PHOTO : EMMANUEL TUSEVO DIASAMVU
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E.T : On parle des spécificités qui feraient distinguer l’ Islam à Mayotte, en Tunisie, en Egypte et ailleurs. Vous souligniez que la spécificité ou les spécificités ne sont que relatives. Qu’entendez-vous par ça ?

A.J : Spécificité relative parce qu’ici, on parle de l’Islam à Mayotte, on évoque essentiellement l’école shafi'ite comme école de jurisprudence alors que cette école est aussi présente dans d’autres pays musulmans. On parle du Tarika. Moi, j’ai bien écouté les différents Tarika qui sont présents ici, ils sont aussi présents dans d’autres pays musulmans. Certes, il y a d’autres traditions et coutumes à Mayotte de caractère religieux qui sont spécifiques mais la spécificité, elle n’est pas totale. Il y a des éléments que nous considérons comme étant spécifiques pour notre paysage religieux mais que nous partageons aussi avec d’autres pays. C’est dans ce sens là que j’ ai dit qu’ il faut quand même relativiser un tout petit peu la question de la spécificité pour ne pas se montrer comme étant un cas à part parce que ça peut secouer certains jeunes aujourd’hui qui se révolteraient  contre ça pour dire « nous, on est musulmans, l’ islam est une religion universelle, alors disons le, nous , on partage l’ islam avec tous les musulmans du monde sur des principes fondamentaux, sur un socle commun mais nous avons quelques spécificités que nous voulons garder pour assurer notre cohésion.
Je pense qu’ avec ce discours rassurant, ouvert, on ne va pas être dans une attitude d’ exclusion de toute personne qui veut avancer d’ autres idées qu’ on peut débattre et discuter avec elle.

E.T : Revenons à la fin du Ramadan et à l’Aïd. A Paris, la Grande Mosquée a réglé le problème des dates des célébrations  en établissant un calendrier comme chez les chrétiens (pour Noël, Pâques, etc) mais à Mayotte, on continue de regarder la lune et même l’Aïd a été célébrée en 2 jours selon que certains se greffaient à la Grande Comores et d’autres à d’autres horizons. Vous, vous soulignez qu’il faut donner du sens à tout ça, notamment en se basant sur la science sinon tout le reste n’est que superficiel.

A.J : Effectivement, c’est là-dessus qu’il faut faire un travail. Le fait de dire que nous voulons perpétuer une tradition, c’est important sur l’essentiel mais il faut dire aussi qu’il y a des choses que nous devons revoir à la lumière des changements, des évolutions. Cette question de calendrier lunaire, moi je pense qu’aujourd’hui, on a le calcul scientifique, astronomique qui nous permet aujourd’hui d’avoir un calendrier bien défini préalablement. Ca va arranger tout le monde et ça va unir les musulmans à travers le monde. Aujourd’hui, c’est malheureux de voir que dans un pays, dans une île comme Mayotte, on fête l’Aïd en 2 jours. Parfois, on est dans une compréhension littéraliste de certains textes qu’on n’a pas le courage de revoir ces choses là.

En France, la bataille n’ est pas encore gagnée parce qu’ il y a des gens aussi  qui maintiennent  le fait de suivre tel pays ou autre, ou suivre la vision oculaire mais nous, dans le Conseil théologique musulman de France, l’ idée d’ adopter le calcul scientifique, ça va nous permettre d’établir un calendrier pour toute l’ année et ça va arranger tout le monde, les gens qui veulent poser leurs jours de repos, les administrations, les écoles, les élèves, c’est quelque chose qui va vraiment régler beaucoup de problèmes.


PHOTO : EMMANUEL TUSEVO DIASAMVU
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